De mes récentes discussions avec mes camarades de classe européens, il semble qu'on ait atteint ces derniers jours, un point de saturation dans nos rencontres avec l'Amérique profonde.
Tout part d'une boutade innocente de J., un type de la classe qui parle allemand, anglais, français et italien, qui se présente plus ou moins comme "socialist" pendant la semaine de la rentrée, simplement pour dire qu'il ne partage pas les convictions libérales des Américains. Cela dit, s'affirmer en tant que "socialist", c'est comme si chez nous prétendait se consacrer à la restauration d'un modèle de société vieillot et idéologiquement dangereux, donc stupeur et désarroi parmi les Américains ce jour-là qui ont peut-être pensé avoir un cas social dans la classe. (Souvenez des types de la Ligue qui vous abordaient à la sortie du lycée...)
Partant de là, plusieurs rebondissements ont eu lieu, notamment lors de discussions en cours sur le contrôle des armes et sur la création d'une assurance santé universelle et obligatoire aux États-Unis. Rien de bien intéressant si ce n'est quelques claquages de portes et haussements de ton. Cela dit constater qu'un certain nombre de personnes dans ma classe envisagent l'achat d'une arme à feu court terme, c'est... inattendu. Et le véritable intérêt de ce genre de discussions c'est que ça nous a permis de repérer les "républicains de base" dans les promos (i.e. ceux qui n'aiment ni l'intervention du gouvernement dans les affaires économiques, ni les taxes, sont contre l'avortement et le mariage gay, pour les armes à feu, pour la liberté totale d'entreprise et pour l'énergie pas chère en caricaturant un peu voire pas du tout). Et de voir à quel point l'ethnocentrisme et l'individualisme peut être puissant surtout lorsqu'il se justifie a coups d'arguments de bon sens ("pourquoi obliger tout le monde a payer une assurance maladie obligatoire surtout qu'on n'en a pas besoin, qu'on est en bonne santé et qu'on fait du sport ?" "pourquoi vouloir subventionner sur les deniers publics des gens qui ont pas vraiment bossé pour avoir leur assurance et qui vont coûter cher à la societe s'ils se soignent ?" "pourquoi je n'aurais pas le droit de pointer un flingue en direction d'un type arme qui entrerait chez moi par effraction ?").
Mais voila la boutade a repris de plus belle ces derniers jours sur Facebook, lorsqu'un type de la classe publie (simplement pour rigoler je pense) cette note intitulée : An interesting test of socialism
An economics professor at Texas Tech said he had never failed a single student, but had once failed an entire class. The class (students) insisted that socialism worked since no one would be poor and no one would be rich, a great equalizer. The professor then said, "OK, we will have an experiment in this class on socialism." "All grades will be averaged and everyone will receive the same grade so no one will fail and no one will receive an A." After the first test the grades were averaged and everyone got a B. The students who had studied hard were upset while the students who had studied very little were happy. But, as the second test rolled around, the students who had studied little studied even less and the ones who had studied hard decided that since they couldn't make an A, they also studied less. The second Test average was a D. No one was happy. When the 3rd test rolled around the average grade was an F. The scores never increased as bickering, blame, name calling, all resulted in hard feelings and no one would study for anyone else. To their great surprise all failed. The professor told them that socialism would ultimately fail because the harder people try to succeed the greater their reward (capitalism) but when a government takes all the reward away (socialism) no one will try or succeed.
S'ensuit des interventions d'un type bien droit dans ces bottes, pour clamer la suprématie historique du capitalisme libéral sur toute autre forme d'organisation de la société et notamment le socialisme. (Pour mémoire, la Chute du Mur de Berlin c'était y a vingt ans.) Pour preuve, le PNB par habitat ajusté à parité de pouvoir d'achat est ostensiblement supérieur et les États-Unis comptent pour la moitié des milliardaires du monde. Oui c'est vrai que les U.S. sont très forts pour maximiser leur PNB mais qu'en est-il de toutes les externalités négatives (pollution, mauvaise utilisation de ressources, obésité, cancer et autres sujets de santé publique, inflation folle des dépenses de santé, consommation à crédit et endettement des ménages) ? Là encore, monsieur a réponse à tout et s'excuse pour ses concitoyens qui se comportent mal et qui polluent et pour les abus du secteur de la santé, mais c'est la faute du gouvernement qui a fausse le jeu du marche et de la concurrence, d'où ce genre de comportement non citoyen.
Hypothèse douteuse, dans la mesure où c'est quand même le Congres américain et l'administration Obama qui ont mis la main a la pâte pour restructurer le secteur automobile US pour qu'ils se calment sur la production de 4x4 et enfin proposer un plan pour appliquer les accords de Kyoto. D'autre part, l'inflation des couts de la santé aux États-Unis se justifie en grande partie par les pratiques des professionnels de santé américains : tarification à la gueule du client (vous êtes assuré ? bon bah on va revoir tout ça à la hausse... vous l'êtes pas ? on va faire un geste commercial...) prescriptions abusives, parsemés de tests inutiles (mais qu'on fait au cas où) et absence de plafonnement des prix qui pousse à l'inflation pour rentabiliser les brevets et permettre aux professionnels de santé de se protéger financièrement contre les risques judiciaires en cas de problème. Le deuxième problème structurel c'est le vieillissement de la population qui pèse sur les comptes publics, en effet Medicare permet la prise en charge une partie des dépenses de santé pour tous les retraités par la Sécurité sociale, donc autant en profiter puisqu'on y a droit.
La solution selon lui : éduquer les gens pour qu'ils puissent prendre les bonnes décisions et faire les bons choix et surtout faire en sorte que le gouvernement n'intervienne plus dans le système, autrement dit, j'ai nommé le capitalisme moral et éclairé. En plus c'est pas lui qui le dit, c'est Adam Smith et sa main invisible qui nous font signe que le capitalisme libéral assis sur la spécialisation des tâches et la division du travail est le meilleur système économique jamais inventé, une fois débarrassé de la férule gouvernementale. Là encore une fois, je doute que le bon pasteur Smith ait eu une quelconque conscience d'un capitalisme quelconque et surtout d'un capitalisme sans gouvernement temporel, reposant sur la bonne volonté éclairée des individus et sans la menace crédible d'un jugement divin.
Bref ça nous a pas mal étonné de voir parler de socialisme sur la place publique, alors qu'on est ni chez Chavez ou Morales, ni en Asie et que les socio démocrates en Europe semblent dans une impasse intellectuelle et politique. Comme quoi l'Amérique c'est magique. L'ironie dans cette histoire c'est qu'un capitalisme moral où tous les acteurs économiques se comporteraient rationnellement et de façon éthique / optimale à tel point que le gouvernement ne trouverait plus de justification à son existence... et bien ça n'est rien d'autre que la définition du communisme comme stade ultime de l'histoire par Marx. Évidemment je ne lui ai pas fait la remarque de peur que je me fasse arrêter par le FBI d'ici quelques minutes pour militantisme gauchisant ou de faire agresser physiquement pour pensée déviante. Et certes, dans la théorie marxiste, y a encore la lutte des classes et l'abolition de la propriété privée au programme. (Quoi qu'on peut y trouver une justification).
J'arrête là la séquence de krypto-communisme, il n'empêche que c'est drôle de voir à quel point même dans une société qui est proche de l'Europe, les sujets sont souvent vu à travers les prismes traditionnels. En effet, derrière les jeux d'opposition "libéral c'est génial aux U.S. = anarchiste ou ultralibéral en Europe"et "socio-démocratie c'est sexy en Europe = socialisme maléfique aux U.S." c'est surtout le choc entre les différences culturelles qui est encore à l'œuvre sous couvert de discussions politiques, sachant qu'au final on défend tous de la même façon un idéal de société. Le must étant ici de constater les inerties qui poussent certains à juger plus qu'à comprendre et analyser (voir un type parler de socialisme alors que ça fait 20 ans que la Guerre Froide est finie et affirmer de façon purement idéologique qu'il faut se débarrasser du gouvernement à tout bout de champ) dans un pays souvent érigé en modèle en France en termes d'innovation et d'intégration au changement.
Enfin, le plus étonnant de mon point de vue c'est de retrouver les découvertes de Claude Lévi-Strauss sur le fonctionnement des cultures là où on ne s'y attend pas vraiment (à moins de considérer que les habitants de Bowling Green sont une tribu indienne aux moeurs étranges). En attendant Camarades, la lutte continue...
3 commentaires:
Article très intéressant et hélas non moins surprenant. J'ai eu parfois le même genre de discussion à audencia et je ne me considère pas spécialement à gauche de l'échiquier politique...
Il en reste que la compet portée à sa plus haute valeur (et comme unique valeur) enlève tout sentiment de solidarité basique autrement que de la charité/pitié... Sans faire de préjugés, la place de l'individu dans la communauté est un des points de discorde majeur entre l'europe et les US et à voir le débat sur la réforme du système de santé US, c'est pas prêt de se combler.
Oui bon tout ça c'est très interessant, mais ce soir, c'est le grand soir oui ou non?
(tu as le droit d'effacer mes commentaires, surtout s'ils font avancer le débat un peu trop rapidement, comme ici)
Non c'est toujours demain je crois... ça évite de changer les conjugaisons de toutes nos chansons et ça maintient la conscience du peuple.
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