Le CPE j'en pense pas grand chose, ptet parce que ça ne se raccroche à aucune théorie économique connue et qu'on trouve un peu cynique d'instaurer la
liberté de démissionner, de licencier à tout moment pour tous les jeunes, qualifiés comme non qualifiés (principe d'
égalité ?), mais uniquement pour les grosses entreprises. C'est donc pas pour tous les employeurs et c'est pas le contrat de précarité pour tous imaginé par certains puisque même s'il existe la
possibilité de licencier sans justification, l'employeur en cas de procédure judiciaire devra le préciser.
Bref c'est raté pour les patrons qui voudraient faire n'importe quoi, comme l'a gentiment rappelé Mme Parisot (pas si bête que ça finalement, faudrait par contre qu'elle choisisse une autre coupe de cheveux que celle de Bernard Thibault). Et en oubliant de nous présenter le coût social et le coût pour les finances publiques de sa mesure "phare", Villepin atteint les limites de sa communication lyrique et ne fait que renforcer l'impression de marché de dupes. En période de déficit et de rigueur budgétaire, de chômage élevé, quelques chiffres et quelques prévisions ça compte un peu aussi je crois...
Toujours est-il que la manif de mardi a, semble-t-il, été la juxtaposition autour de revendications diverses et variées. Chose que notre presse libre et rigoureuse n'a évidemment pas relayé, ptet parce que c'est pas beau et pas très populaire de présenter une marche des mécontents, chacun battant le pavé avec ses propres revendications souvent éloignées du cPE : intermittents, précaires, stagiaires, étudiants en fac sans avenir, des travailleurs, des "plus de pouvoir d'achat", "plus de postes", "plus de moyens", contre l'apprentissage à 14 ans, contre le travail de nuit à 15 ans, contre les discriminations à l'embauche... et c'est ptet le plus grave et aussi le plus intéressant.
Certes la colère gronde, pas besoin d'être intelligent pour s'en rendre compte. Mais le truc c'est que tout le monde attend 2007, que seule l'UMP semble être en ordre de marche (l'UDF aussi) et appuyée en cela par une stratégie marketing très offensive (vote des adhérents, suivi des débats et des conventions sur le net et projet qui se diffuse un peu partout), la gauche n'attend pour le moment, vu la façon dont les choses se passent, qu'une victoire par défaut. Encore une fois.
Mais le plus grave dans cette histoire, c'est que cet agrégat de revendications et de protestations, montrent au fond qu'on s'en fout pas mal du CPE. Car quiconque connaît un peu le marché de l'emploi en France sait que 80% des chômeurs qui retrouvent un emploi décrochent un contrat précaire du type : CDD, intérim, contrats aidés, stages ; et que 80% des entrées à l'ANPE sont dues à ce type de contrat. La précarité est donc déjà "institutionnalisée" en France, et fondamentalement c'est pas le CPE qui pose problème, mais l'incapacité des politiques à s'engager dans le traitement des problèmes de fond : à quoi ça sert le CPE si on ne supprime pas les stages et les CDD dont les employeurs abusent actuellement, mais qui leur permettent d'être très flexibles et de faire tourner leurs effectifs suffisamment pour que les syndicats n'aient plus aucun pouvoir dans les grosses sociétés ?
À quoi ça sert de diminuer les postes aux concours de l'enseignement si on n'aménage pas des filières vers des formations professionnalisantes et qu'on ne régule pas un système universitaire qui produit massivement des DEUG socio, langues, AES, psycho et STAPS dont les taux de réussite et les débouchés professionnels sont catastrophiques ? À quand une réforme de l'université qui ne se réduise pas au LMD, à l'autonomie et à la décentralisation ? À quoi ça sert de recruter des profs, changer des programmes, rebaptiser STT en STG quand le point faible de l'éducation nationale c'est l'orientation scolaire et professionnelle, qui ne sait qu'orienter les bons élèves vers les filières "socialement acceptables" et les élèves inacceptables et inadaptés vers des filières "socialement inacceptables" (bien que souvent très bien rémunérés) ? À quand une sécurisation et un suivi des parcours professionnels par l'ANPE ?
On pourra s'étonner que ce soient maintenant les jeunes et pas les travailleurs et pas tellement les fonctionnaires qui manifestent dans notre pays ces jours-ci. Mais il n'y a rien d'étonnant à cela. Les uns rodés aux défauts de la démocratie attendront 2007 pour s'exprimer, les autres commencent à découvrir à quel point la société leur a menti sur certains points. Car, à travers toutes ces revendications disparates des manifs anti-CPE qu'on ne veut pas nous montrer et dont on ne veut pas parler, c'est bien tous ces enjeux ignorés qui tissent la toile de fond et qui structureront le vote et l'abstention en 2007.